Nicolas Cadène est ancien rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité, cofondateur de la Vigie de la laïcité, consultant-formateur sur la laïcité et auteur du livre ‘En finir avec les idées fausses sur la laïcité‘. Il réagit suite à l’annonce de la Ville de Béziers (Hérault), d’inauguration la crèche de Noël dans l’enceinte de l’hôtel de ville, le 29 novembre prochain. Son plaidoyer à découvrir ci-dessous :
« En installant à nouveau une crèche de Noël dans l’enceinte de la mairie de Béziers, Robert Ménard méconnaît les principes de laïcité et instrumentalise un symbole religieux à des fins identitaires. Rappelons que, jusqu’aux années 2000, les mairies n’installaient pas de crèches en leur sein. Or, depuis la loi de séparation des Églises et de l’État du 9 décembre 1905, toute administration publique — y compris les mairies — doit respecter une stricte neutralité afin de garantir l’égalité de traitement de tous les citoyens, quelles que soient leurs convictions. La mairie est la maison commune : comme elle ne peut afficher un drapeau politique, elle ne peut afficher un symbole religieux.
« La mairie est la maison commune »
Cela n’empêche pas les expositions culturelles — santons de Provence, traditions locales anciennes — lorsqu’elles relèvent clairement d’un patrimoine local. Mais à Béziers, aucune tradition de crèche municipale n’existait : elle a été créée de toutes pièces par le maire pour affirmer une identité religieuse particulière. Historiquement, les crèches étaient installées dans les églises ou les commerces, non dans les bâtiments publics.
Quand Robert Ménard déclare que ‘dans les différentes religions, nous avons Jésus en commun’ (cf: notre article), il emploie un ‘nous’ qui engage la Ville elle-même dans un registre religieux. Or les contribuables biterrois, croyants ou non, n’ont pas à financer l’installation de symboles religieux. Le maire sait parfaitement que cette pratique est illégale : les condamnations répétées en témoignent. Pourtant, il persiste, faisant supporter aux habitants les frais de procédure.
« La neutralité s’impose à l’administration »
On notera également qu’il a célébré une fête juive en mairie, mais aucune fête musulmane. En réalité, aucune fête religieuse ne doit être célébrée dans un bâtiment public : la neutralité s’impose à l’administration, tandis que les cultes doivent rester indépendants et relèvent exclusivement des communautés religieuses, pas du pouvoir politique.
Le maire invoque souvent la défense d’une supposée ‘identité judéo-chrétienne’. Mais l’histoire rappelle que la France a longtemps persécuté les juifs — notamment sous Louis IX, figure pourtant appréciée de M. Ménard — qui imposa la rouelle (ancêtre de l’étoile jaune). Quant au christianisme, il a été lui-même traversé de persécutions, les protestants étant longtemps considérés comme ‘hérétiques’.
« L’expression ‘civilisation judéo-chrétienne’ est d’ailleurs détournée »
L’expression ‘civilisation judéo-chrétienne’ est d’ailleurs détournée : ceux qui l’emploient aujourd’hui appartiennent parfois aux mêmes courants politiques qui, au début du XXᵉ siècle, dénonçaient le ‘judéo-protestantisme’ comme ‘anti-France’. Transformer un motif d’exclusion en prétendu socle commun illustre à quel point l’histoire est réécrite au service de la polémique et de la division, au détriment du principe qui nous permet réellement de faire Nation : la laïcité. Enfin, l’argument selon lequel ‘la crèche rassemble du monde’ ne tient pas : bien d’autres événements culturels peuvent fédérer sans instaurer une laïcité à géométrie variable ni instrumentaliser une religion ! ».