C’est peut-être l’intervention la plus lourde de sens :« Quelle que soit l’issue du scrutin le 22 mars, on vous demande une chose : que chacun tienne ses promesses durant son mandat », réclame Jean-Christophe, entrepreneur issu des quartiers prioritaires nîmois. L’oral dédié au développement économique a eu le mérite de confronter différentes listes candidates aux questions brutes de décoffrage du public. « On ne demande pas l’aumône, on veut simplement créer notre entreprise sans quitter Nîmes, comment nous aider ? », interroge Kevin, un jeune présent dans la salle de la maison des entreprises de la CCI du Gard, vendredi 27 février.
« On ne demande pas l’aumône »
« Il faut se pencher sur la source du problème, comment redonner confiance à un jeune qui a cumulé les échecs scolaires ? », lance une autre voix dans la salle. La thématique révèle en filigrane une multitude de barrières : échec scolaire, manque de considération par les institutions, orientation défaillante, éloignement des réseaux d’entreprises, lourdeur des démarches administratives, manque d’informations ou recherche de foncier infructueuse…

« Il faut se pencher sur la source du problème »
Cinq listes ont dévoilé quelques propositions en la matière, le tout sous l’oeil avisé de Salim El Jihad, président du ‘think tank’ Suburban, à l’initiative de l’événement. Ce groupe de réflexion, mutation de l’association Ensemble née en 2019 dans les quartiers prioritaires de Nîmes, vise à remonter des informations de terrain sur les jeunes de 16 à 30 ans, nourrissant des analyses sur le climat urbain. Julien Sanchez (Fier d’être nîmois), Pascal Dupretz (Nîmes écologique et solidaire), Soukaina Benjaafar (représentant Vincent Bouget ‘Nîmes en commun’), Valérie Rouverand (binôme tête de liste avec Julien Plantier, ‘L’avenir nîmois’) et enfin Karim Hazza (représentant Franck Proust ‘Tout Nîmes’), ont tour à tour saisi le micro.

75% ne connaissent pas les dispositifs d’accompagnement à la création d’entreprise
Une étude a d’abord plongé les participants dans la thématique. Cinq stagiaires de l’Université de Nîmes intégrés à Suburban se sont attelés à une enquête téléphonique nationale. Sur 2000 répondants (quartiers prioritaires et hors prioritaires), 200 réponses exploitables ont été analysées. Le résultat est sans appel : trois entreprises sur quatre issues des QPV (quartiers prioritaires de la ville) ne connaissent pas le fonctionnement des marchés publics et disent n’y avoir jamais eu accès, 75% ne connaissent pas les dispositifs d’accompagnement à la création d’entreprise. « Il ressort une énergie combative, une envie d’entreprendre dans les QPV, mais des carcans psychologiques encore trop importants, combinés aux difficultés des prêts par les organismes bancaires ou la localisation géographique qui apparaît comme un frein », dévoile Salim El Jihad.

« Il faut arrêter les préjugés de l’entrepreneur du quartier qui ouvre systématiquement une épicerie »
« Il faut arrêter les préjugés de l’entrepreneur du quartier qui ouvre systématiquement une épicerie », insiste le président. Dans l’enquête, les artisans sont majoritaires en QPV (électricien, plombier, service à la personne…), suivis de l’alimentaire. Après le national, vient une enquête de terrain menée directement auprès des entrepreneurs de Pissevin, Valdegour, Chemin-Bas, Gambetta ou Richelieu, réunissant une soixantaine de réponses. Plusieurs tendances se dessinent : les entrepreneurs créent sous contraintes pour rester dans leur environnement, par peur de l’inconnu, une entreprise sur trois créée en QPV n’est pas viable économiquement, 23% de ces entrepreneurs ne vivent pas de leur activité. Les complexités administratives sont telles que certains entrepreneurs abandonnent les demandes d’aide, au regard du faible gain. Par ailleurs, 42% des entrepreneurs en QPV déclarent ne pas se sentir reconnus dans les politiques locales. « Un opticien en QPV a regretté par exemple que des campagnes de communication et des animations soient faites en centre-ville et pas dans les quartiers. Le traitement des médias est différent également selon lui », expose Salim El Jihad.

« Il a dû aller dans l’Hérault »
Valerie Rouverand aborde le sujet sous le prisme de la rénovation urbaine, une responsabilité qu’elle a eue sous sa coupe à l’agglomération. « On peut démolir et reconstruire, s’il n’y a pas de projet humain, cela ne fonctionnera pas ». Laquelle plaide en faveur d’un guichet unique pour faciliter les démarches. « Un entrepreneur dans la salle est allé taper aux portes de la ville de Nîmes pour sa recherche de local. Il a dû aller dans l’Hérault… », cite-t-elle comme exemple. « Un outil n’a pas été mis en place par la ville, la Cité éducative financée sur les fonds de l’Etat et permettant un accompagnement jusqu’à l’insertion, via notamment la formation. C’est une question de volonté politique », estime la présidente de Renaissance Gard, formatrice de profession.

Foncier : « Un parcours du combattant pour avoir une réponse »
« Les petites entreprises ne répondent pas aux appels d’offres car c’est très compliqué, la CCI doit jouer son rôle pour informer, il faut développer un peu plus ce lien avec l’Agglomération également », propose l’eurodéputé RN Julie Sanchez. Lequel livre sa grille de lecture sur le volet sécurité : « Je ne mets pas tout le monde dans le même sac, à Beaucaire où j’ai été maire, environ trente personnes dans un quartier causaient des troubles. Pour autant, il faut les mettre hors d’état de nuire. La sécurité joue sur l’activité touristique et économique et la recherche de paisibilité ». Le foncier économique libre ? « Un parcours du combattant pour avoir une réponse, cela ne devrait pas être le cas », juge Julien Sanchez.
« Il y a un problème sur les canaux de ruissellement »
« Il y a un problème sur les canaux de ruissellement », avance Soukaina Benjaafar (Nîmes en commun). La présidente d’association au Mas de Mingue, juriste de profession, souligne l’existence d’un maillage d’associations et d’institutions, mais des dysfonctionnements dans la transmission de l’information et la coordination, tout en proposant une Agence de développement économique. Cette dernière viendrait recréer du dialogue entre chefs d’entreprise, organismes de formation, institutions, groupements d’entreprise, associations… « Il faut s’appuyer sur le réseau existant qui possède l’ingénierie ». Concernant les marchés publics, « le cadre juridique est strict, on ne peut pas faire n’importe quoi. Il existe en effet des clauses imposant le recrutement en priorité sur le territoire, mais si le travail d’information n’a pas été mené suffisamment en amont, les entrepreneurs sont devant le fait accompli ».

« Il ne faut pas avoir peur de partir »
« A Roubaix quand j’ai commencé mon entreprise, la mairie m’a proposé un local municipal avec des allégements, voilà comment la ville peut jouer son rôle de facilitatrice », entame de son côté Pascal Dupretz (LFI). Le même propose de repenser les marchés publics« mal lotis, surdimensionnés », afin de faciliter « la mise à l’étrier » des TPE, et souscrit volontiers à l’idée de guichet unique. Karim Hazza (Tout Nîmes), qui évolue dans l’immobilier, évoque son expérience professionnelle. « Il ne faut pas avoir peur de partir, acquérir des compétences pour revenir à Nîmes », expose-t-il. Karim Hazza loue l’enveloppe dédiée à la rénovation urbaine de « presque 500 millions d’euros, complétée par 180 millions dédiés aux copropriétés privées », et propose un groupement d’intérêt économique, sorte de guichet unique, permettant de fédérer tous les acteurs et accompagner ainsi les porteurs de projets.

« Aller vers »
Sur le sujet du taux de chômage élevé et de la jeunesse inégalement formée, Valerie Rouverand invoque le besoin de formations en adéquation avec les réalités des entreprises. « Il y a un vrai problème d’orientation en France », considère quant à lui Julien Sanchez qui appelle les élus à leur rôle de mise en relation entre offre et demande, besoins et compétences. « Il faut aller vers les publics les plus éloignés de l’emploi et de la formation. Une opération de la SNCF avec 40 emplois à la clef a été un échec par manque de préparation. Les candidats n’étaient pas assez informés sur les besoins, la lettre de motivation n’allait pas, tout comme la posture », se souvient Soukaina Benjaafar. Laquelle rappelle la présence de pôles universitaires nîmois « importants », avec une dynamique partenariale à renforcer au sein de l’écosystème.