Chaque année, 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles en France, selon la Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise). Margaux*, lycéenne de 17 ans, est l'une de ces victimes. Elle affirme avoir été violée par son père à l'âge de ses 9 ans. « Je ne me rends pas compte tout de suite que c'est un viol. Mais par contre, je sais directement que ce qui s'est passé n'est pas normal. Je savais que c'était quelque chose de sexuel, je pensais qu'il rêvait et qu'il m'avait confondue avec une autre femme. »

Pendant plusieurs années, Margaux garde le silence, n'arrivant « pas à poser des mots dessus » ni à « conscientiser la gravité des faits ». C'est au collège, lors de cours d'éducation sexuelle, que l'adolescente comprend « que ce que j'avais vécu était grave ». Alors âgée de 11 ou 12 ans, Margaux sort du silence et raconte ce qu'elle a vécu pour la première fois à sa meilleure amie de l'époque. « C'est sorti un peu d'un coup. Je suis rentrée dans les détails. J'avais vraiment besoin d'en parler », explique la jeune fille. Comprenant la gravité de la situation, son amie lui conseille d'en parler.

Un profil inquiétant

Toutefois, parler de son agression inquiète Margaux. Ses parents étant divorcés depuis ses deux ans, la jeune fille voyait toujours son père une semaine sur deux, même après les faits. « J'avais très peur de ses réactions, puisque c'est un homme qui a été violent avec ses compagnes », confie la lycéenne. En plus des comportements qu’elle décrit comme violents, Margaux dépeint son père comme un homme « défaillant », ayant des "problèmes avec l'alcool" et "addict" à la pornographie.

Publicité

Quand j'étais petite, il mettait sur mon téléphone des choses en rapport avec la pornographie, des trucs horribles.

Au-delà de la peur que Margaux éprouve à l'encontre de son père, elle craint également d'impliquer sa mère dans cette histoire. « Je sais qu'il y a certaines femmes à qui on a retiré les enfants et je ne voulais pas non plus mettre ma maman dans des difficultés financières. »

"Il n'y a jamais eu d'autre enquête"

C'est en avril 2024, à l'âge de 15 ans, soit six ans après les faits qu’elle rapporte, que Margaux prend la décision d'en parler à sa mère. « Ça a été un moment très dur pour moi, comme pour elle, parce qu'elle savait à quel point il était défaillant, mais elle n'aurait jamais pensé qu'il puisse toucher à sa fille. »

Publicité

Le lendemain matin, la mère et la fille se rendent au commissariat afin de déposer plainte. « Le gendarme qui m'a reçue était un amour. Il a vraiment été adorable. Je ne me suis pas sentie pas écoutée, ni mise en doute », assure la lycéenne. Malgré la bienveillance du gendarme, le parcours judiciaire de Margaux s’avère rapidement difficile. À la suite de la plainte déposée en avril 2024, son père n’est placé en garde à vue qu’une seule fois, entre juin et juillet. Lors d’une audition devant le juge aux affaires familiales, en présence du père, la mère de Margaux lui lance : « Tu n’es qu’un sale violeur. » L’homme quitte alors le tribunal et ne sera plus jamais reconvoqué. De son côté, Margaux affirme :

Je n'ai pas été entendue une seconde fois. Il n'y a jamais eu d'autre enquête.

Classé sans suite en neuf mois

Pour autant Margaux ne baisse pas les bras et poursuit ses démarches pour obtenir justice. « J’ai envoyé plusieurs mails, passé de nombreux appels et je suis allée plusieurs fois au tribunal », explique-t-elle. À chacune de ses relances, le tribunal lui indique que sa plainte n’a pas encore été examinée par le procureur. Pourtant, en octobre 2025, elle apprend l'impensable. « Après avoir écrit au procureur, je reçois un mail de trois lignes. On me dit que c'est classé sans suite pour infraction insuffisamment caractérisée. Mais on me dit que c'est classé sans suite depuis janvier 2025, alors qu'en mai, juin et juillet 2025, on me disait que ça n'avait pas encore été vu par le procureur. Donc il y a un dysfonctionnement dans tout ça. Je ne sais pas ce qui s'est passé. » Malheureusement, le cas de Margaux n'est pas isolé. Selon L'Institut des politiques publiques 86% des affaires de violences sexuelles sont classées sans suite, concernant la majorité des affaires pénales traitées par les parquets entre 2012 et 2021 en France. Ce taux atteint 94% en matière de viols en 2020.

Publicité

Bien qu'elle s'y attendait, cette annonce a l'effet d'un coup de massue pour l'adolescente, alors âgée de 17 ans. « J'ai fondu en larmes directement quand ma mère est venue me voir.

Ce n'était pas une histoire de “on m'a volé mon sac”. Il m'a volé mon enfance.

"Je me suis dit : “On attend quoi ? Qu'il me tue, comme il s'est passé avec Lyhanna, et qu'on me dise qu'on est désolés, qu'on ne savait pas ?"

Publicité

"Hier encore, il était en bas de chez moi"

Ce classement sans suite implique aussi qu'aucune mesure d'éloignement n'a été prise à l'encontre du père, qui est toujours considéré comme le responsable légal de Margaux. « Juridiquement, c'est toujours mon père. Par exemple, comme je suis toujours mineure, si ma mère venait à décéder, je devrais aller vivre chez mon père. » Avec son père toujours en liberté, un climat de peur constante s'est installé dans la vie de la jeune fille de 17 ans. « Il essaie encore aujourd'hui d'entrer en contact avec moi. Il a dû m'envoyer des centaines, voire des milliers de messages. Hier encore, il était dans le supermarché de proximité en bas de chez moi. »

"Je vais continuer de me battre"

Margaux poursuit son combat tout en entamant un travail de reconstruction. « Je me bats pour médiatiser mon affaire parce que si je n’obtiens pas justice du tribunal, je peux au moins obtenir celle du tribunal de l’opinion », explique-t-elle. Après plusieurs phases de dépression et un suivi psychologique régulier, la jeune femme affirme "qu'aujourd'hui, je peux dire que je vais mieux."

Son histoire, Margaux « n'en a pas honte » et en a « fait une force » qu'elle souhaite partager au plus grand nombre. "Ce n'est pas que mon combat. J'ai l'impression de me battre pour toutes les victimes qui n'arrivent pas à parler et qui, malheureusement, ne peuvent plus parler. Je vais continuer de me battre. »

Publicité

*Le prénom a été modifié


Publicité

Publicité